Serge Elhaïk : Bonjour Madame Mauriat. Je vous remercie de m’accorder cet entretien. Vous êtes connue pour votre grande discrétion, et vous n’avez jamais donné d’interview depuis le décès de Paul Mauriat en novembre 2006. Pourquoi sortir de votre réserve maintenant ?
Irène Mauriat : J’en sors à regret, car je me trouve dans l’obligation de défendre la mémoire de mon mari, et de faire respecter l’intégrité de son héritage.
Serge Elhaïk : Que voulez-vous dire ?
Irène Mauriat : Beaucoup de fans russes et dans les pays de la fédération russe, ainsi qu’en Chine plus récemment, ont dû voir la publicité qui est faite depuis plusieurs mois maintenant présentant une tournée du Grand Orchestre de Paul Mauriat en octobre et novembre de cette année pour la Russie, et autour du nouvel an 2011 pour la Chine. Je suis vraiment très chagrinée par cette fausse publicité, car le « Grand Orchestre de Paul Mauriat » n’existe plus. C’est une décision que j’ai prise après le décès de mon mari. Est-il nécessaire de préciser que l’Orchestre de Paul Mauriat n’existe pas non plus? La précision semble superflue, mais j’ai remarqué que certains annonceurs semblent jouer sur les mots en présentant différents titres, mais il y toujours le nom de Paul Mauriat au centre de leur titre !
Serge Elhaïk : Vue la très grande popularité de Paul Mauriat, vous avez dû avoir des propositions pour que l’orchestre continue d’une façon ou d’une autre. Pourquoi n’avez-vous pas voulu confier la direction de l’orchestre à un autre chef d’orchestre ?
Irène Mauriat : C’est une excellente question. Comme vous le savez, Paul avait arrêté de se produire sur scène en 1998, quand il a fait sa tournée « Sayonara » au Japon. Après ses adieux à la scène, beaucoup de fans lui ont fait part de leur désir de continuer à entendre son orchestre et sa musique, si particulière. Après beaucoup d’hésitation, Paul a accepté que l’orchestre, encadré par lui-même, continue sous la direction d’un autre chef d’orchestre. Pour la première tournée, qui a eu lieu en 2000, sans la présence de Paul à la baguette, il a choisi Gilles Gambus, qui a ensuite dirigé trois autres tournées en 2002, 2003 et 2004 au Japon, en Chine et en Russie. En 2005, c’est Jean-Jacques Justafré qui a été choisi pour diriger l’orchestre lors d’une tournée au Japon et en Corée. Pendant toutes ces années, Paul est resté aux manettes de son orchestre. C’est lui qui décidait de tout, il sélectionnait les programmes, il choisissait ses musiciens et faisait venir de nouveaux talents quand c’était nécessaire, il passait en revue toutes ses orchestrations et n’hésitait pas à effectuer des changements quand il avait une nouvelle idée. Enfin, il surveillait les répétitions et donnait des consignes aux différents chefs d’orchestre, afin que le public retrouve le plus possible le style et le son qu’ils attendaient. Bref, sur le plan artistique il s’occupait de tout ! Après son décès, il m’a semblé impossible de confier à quelqu’un d’autre ce que lui-même n’avait jamais délégué. J’aurais eu le sentiment de trahir ses intentions, et même au-delà, de trahir son public.
Serge Elhaïk : Vous avez mentionné Jean-Jacques Justafré. C’est lui qui mène ces tournées en Russie et en Chine où dans certaines villes, on présenterait son orchestre comme l’Orchestre de Paul Mauriat. Savez-vous comment cet amalgame s’est établi entre Jean-Jacques Justafré et Paul Mauriat ?
Irène Mauriat : Après la mort de mon mari, son vieil ami et promoteur de longue date au Japon, Mike Nakamura, a vivement souhaité organiser une dernière tournée en hommage à Paul Mauriat. En France, la société de production de mon mari avait été liquidée et nous n’étions plus en mesure d’organiser une tournée. Mike Nakamura s’est adressé à ce moment-là à Jean-Jacques Justafré, qui est venu me voir pour me demander l’autorisation d’organiser ce « Mémorial Tour ». Je dois avouer que j’ai beaucoup hésité car je savais combien il était difficile d’organiser une tournée en respectant toutes les exigences de mon mari, autant vis-à-vis du public que vis-à-vis des musiciens. C’est la présence de Mike Nakamura sur cette tournée qui m’a rassurée – il avait une telle expérience de l’orchestre et une telle fidélité au souvenir de Paul que je savais que les choses se passeraient bien. J’ai donc donné mon accord à Monsieur Justafré pour une tournée unique, encadrée par Mike Nakamura, à la condition expresse que l’orchestre soit présenté sous un autre nom. J’avais à cœur de respecter les fans de Paul, et on ne pouvait pas prétendre qu’un orchestre, même s’il incluait beaucoup de musiciens qui avaient côtoyé Paul, était une sorte de successeur officiel du Grand Orchestre de Paul Mauriat. Sans la main directrice de Paul, ça devenait autre chose.
Serge Elhaïk : Comment expliquez-vous alors que les promoteurs étrangers continuent à évoquer le nom et l’image de Paul Mauriat et de son Orchestre pour faire la promotion d’un autre orchestre, celui de Jean-Jacques Justafré ?
Irène Mauriat : Je pense qu’il y a beaucoup de malentendus à ce sujet. J’en ai parlé même à plusieurs reprises à Monsieur Justafré. Le problème est que, bien que lui-même appelle son orchestre le « Grand Orchestre de Jean-Jacques Justafré », il s’est présenté dans ses communiqués comme l’héritier ou le successeur de Paul Mauriat. De là, certains promoteurs font facilement l’amalgame.
Serge Elhaïk : J’ai lu dans un entretien donné par Jean-Jacques Justafré à la presse russe qu’une bonne partie de son orchestre est composée de musiciens qui ont travaillé avec Paul Mauriat par le passé. Pensez-vous que la présence de ces musiciens permet de considérer que l’orchestre de Monsieur Justafré donne « une seconde vie » au Grand Orchestre de Paul Mauriat, comme je l’ai vu écrit dans cet entretien ?
Irène Mauriat : En aucun cas. Paul a travaillé avec énormément de musiciens, qui eux-mêmes jouaient dans d’autres orchestres ou accompagnaient d’autres artistes au gré des opportunités. C’est le métier de musicien qui veut ça ! Ce qui caractérisait l’orchestre de Paul, c’était Paul. Même quand il n’était plus présent physiquement sur scène, c’était toujours lui qui était derrière. Aujourd’hui il n’est plus là. C’est aussi simple que cela.
Serge Elhaïk : Il y a encore quelque chose que je ne comprends pas bien. Dans ce même entretien, Monsieur Justafré explique que c’est vous qui lui avez suggéré d’appeler son orchestre le « Grand Orchestre de Jean-Jacques Justafré ». Est-ce exact ?
Irène Mauriat : Oui et non. Après la tournée en hommage à Paul Mauriat en 2009, qui, comme je l’ai déjà dit, a bénéficié d’une autorisation exceptionnelle de ma part, Monsieur Justafré est revenu me voir. Il souhaitait réaliser un disque au nom de l’Orchestre de Paul Mauriat, ce que j’ai refusé. Il m’a aussi fait part d’une proposition russe pour faire une autre tournée. Je lui ai dit qu’il n’avait pas besoin de mon autorisation pour donner des concerts ou enregistrer un disque en son propre nom ! Mon mari essayait toujours de donner un coup de pouce aux musiciens de l’orchestre qui tentaient de développer leurs propres projets. Dans ce même esprit, et en confiance, j’ai encouragé Monsieur Justafré à donner son propre nom à son orchestre. Il était très désireux de rendre hommage à Paul Mauriat, ce que tout un chacun est libre de faire. Par contre, je n’ai pas imaginé une seconde que Monsieur Justafré prendrait ces encouragements amicaux pour une autorisation à rebaptiser l’orchestre de mon mari sous son propre nom, ce qui n’aurait évidemment aucun sens ! J’ai pensé qu’il allait développer sa propre notoriété de chef d’orchestre, en jouant différentes musiques y compris celles de mon mari. J’étais loin d’imaginer qu’il axerait toute son activité autour du seul nom de Paul Mauriat, c’est cette démarche qui m’amène à réagir et préciser qu’il n’est pas l’héritier, le successeur de Paul, de son orchestre, de son style, et ce afin qu’il n’y ait pas à ce sujet d’équivoque pour son public, ses fans.
Serge Elhaïk : Tout de même, est-ce que cela ne vous fait pas plaisir, au fond, qu’on continue à rendre hommage à Paul Mauriat, qui plus est, par des musiciens qui l’ont connu ?
Irène Mauriat : J’ai toujours dit que je serais très heureuse que des musiciens, qui ont connu Paul ou pas, lui rendent hommage à leur façon. Je dis bien, à leur façon ! C’est le compliment ultime d’un artiste à un autre. Ainsi, d’autres artistes et orchestres m’ont fait part de leur envie de jouer la musique de Paul, ce qui me ravit. La différence est qu’ils ont déjà leur propre identité artistique et leur propre répertoire, auxquels ils souhaitent intégrer une partie du répertoire de Paul Mauriat.
Ce qui me dérange dans ce qui se passe en Russie, et aussi en Chine, c’est qu’on donne l’impression au public qu’ils vont entendre le Grand Orchestre de Paul Mauriat, ou le Grand Orchestre de Jean-Jacques Justafré présenté comme le successeur de Paul Mauriat. Là, je veux être très claire : Monsieur Justafré ne représente pas du tout la succession artistique de Paul Mauriat et n’a aucun droit pour se présenter au public en s’associant de manière exclusive au nom de Paul Mauriat.
En Chine, certaines personnes sont allées encore plus loin en déclarant que Jean-Jacques Justafré est le fils même de Paul Mauriat ! C’est un mensonge grotesque, dont je laisse la responsabilité à ceux qui l’ont proféré aux fins qui sont les leurs. Que le public chinois le sache : Paul Mauriat n’a jamais eu d’enfants. C’est clair et net.
Ce même promoteur qui présente des concerts à Shanghai et à Hangzhou écrit carrément dans sa publicité que Jean-Jacques Justafré a collaboré avec Paul Mauriat pour ses arrangements et ses compositions – c’est entièrement faux ! La seule contribution de Monsieur Justafré au Grand Orchestre de Paul Mauriat était en tant que musicien dans l’orchestre – cor solo – pendant sept tournées, et chef d’orchestre pour une seule tournée.
Je suis même citée personnellement dans cette publicité outrancière, on dit que j’aurais donné tous les droits de l’orchestre à Monsieur Justafré. On croit rêver ! Tout cela me rend vraiment triste.
J’ai pu voir aussi sur Internet un site de billetterie en Russie qui vend les places pour un concert sous le nom « Paul Mauriat Orchestra » et qui affichait sur la même page une vidéo où on voit Paul Mauriat lui-même en train de diriger son orchestre. Les fans sont complètement induits en erreur !
Tout ceci est une offense à la mémoire de mon mari que je suis déterminée à réparer. J’ai beaucoup trop de respect pour les fans de mon mari, qui lui ont permis de faire la carrière exceptionnelle que l’on sait, pour tolérer qu’on les trompe.
Serge Elhaïk : Un mot de fin ?
Irène Mauriat : Aujourd’hui, cet épisode malheureux me fait beaucoup de peine, mais Paul m’a laissé tant de souvenirs merveilleux que je me dois d’avoir la force de restaurer et de préserver l’intégrité de son nom et surtout de sa musique.
Interview de Madame Irène Mauriat par Monsieur Serge Elhaïk Réalisée à Neuilly s/Seine le 17 octobre 2010